Impacts des inondations sur la santé mentale des Québécois : pourquoi certains citoyens sont-ils plus affectés que d’autres?

1 septembre 2020 13:56:00

Mélissa Généreux, MD, M.Sc., FRCPC, Université de Sherbrooke
Anne-Lise Lansard, M.A., Université de Sherbrooke
Danielle Maltais, Ph.D., Université du Québec à Chicoutimi
Philippe Gachon, Ph.D., Université du Québec à Montréal

Il ne fait plus de doute qu’en raison des changements climatiques, la fréquence ainsi que l’intensité des catastrophes naturelles augmenteront dans les prochaines années au Québec (MSP, 2014). Les inondations figurent au titre des catastrophes naturelles les plus redoutées, tant en raison de leur récurrence, année après année, qu’en raison de leurs conséquences touchant différentes sphères de la société québécoise. Deux ans après les crues printanières historiques de 2017, le printemps 2019 au Québec a été de nouveau marqué par d’importantes inondations ayant entraîné, entre autres, l’évacuation de milliers de citoyens ainsi que de sérieux dommages dans plusieurs résidences. Au-delà des impacts sur les infrastructures, les services publics et l’économie, ce type de catastrophe peut également entraîner des impacts sociosanitaires, affectant à la fois l’état de santé et le bien-être physique, psychologique et social. Par exemple, les problèmes respiratoires liés à l’exposition aux moisissures, la détresse psychologique, les troubles anxieux ou de l’humeur, le stress post-traumatique, ou encore l’abus de substances sont toutes des réactions fréquentes dans les semaines, mois ou années suivants des inondations (Fernandez et al., 2015; INSPQ, 2017).

L’une des plus grandes enquêtes dans le monde ayant examiné les impacts sociosanitaires des inondations a été menée ici même, au Québec, par une équipe interdisciplinaire de l’Université de Sherbrooke (Pre Mélissa Généreux) en collaboration avec l’Université du Québec à Chicoutimi (Pre Danielle Maltais) et l’Université du Québec à Montréal (Pr Philippe Gachon). L’enquête a été financée par le Fonds vert dans le cadre du Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques du gouvernement du Québec. Elle vise deux principaux objectifs : 1) documenter les conséquences des inondations sur la santé physique et mentale des personnes près d’un an après leur exposition et 2) identifier les facteurs de risque qui y sont associés. Le présent article présente les résultats de cette enquête en ce qui concerne les impacts des inondations sur la santé mentale des individus.1

Entre huit et dix mois après la crue printanière de 2019, une enquête de santé populationnelle a été menée à travers les six régions les plus touchées par ces inondations (Laurentides, Laval, Mauricie–Centre-du-Québec, Montérégie, Montréal, Outaouais). Au total, 3437 ménages résidant en zones inondées et sélectionnés aléatoirement ont rempli le questionnaire par téléphone ou sur le Web (un répondant par ménage, âgé de 18 ans ou plus). Parmi ceux-ci, 587 proviennent de Sainte-Marthe-Sur-Le-Lac dans les Laurentides. Ce suréchantillonnage volontaire répond à un besoin formulé par la Direction de santé publique de cette région de mieux comprendre les enjeux sanitaires chez les citoyens de cette municipalité particulièrement affectée à la suite d’un bris de digue durant les inondations.

Trois niveaux d’exposition aux inondations ont été créés. Les personnes sont considérées comme étant inondées lorsqu’elles déclarent avoir eu au moins une pièce habitable inondée. Celles qui sont classées comme ayant été perturbées n’ont pas eu de pièce habitable inondée, mais rapportent au moins une des perturbations suivantes à la suite des inondations : évacuation; interruption de services à domicile; difficulté d’accès aux services de la communauté; aires non habitables inondées. Les personnes non affectées par la catastrophe sont, quant à elles, celles qui n’ont pas eu de pièce habitable inondée et qui n’ont pas vécu de perturbation dans leur vie en lien avec les inondations.

Parmi les 3437 répondants, 349 ont été inondés (10,2 %) et 1230 ont été perturbés (35,8 %). L’autre moitié des répondants n’a pas été exposée aux inondations (54,0 %). Au moyen d’analyses statistiques, les chercheurs ont comparé l’état de santé de ces trois catégories de participants. En plus de diverses questions posées sur les caractéristiques sociodémographiques des répondants, leur expérience vécue lors des inondations, le soutien obtenu pour y faire face et leur état de santé physique, d’autres questions ont été formulées pour observer leur état de santé mentale. Deux échelles de mesure ont permis notamment d’évaluer la présence de détresse psychologique (K6, Kessler et al., 2002) ainsi que le niveau de stress post-traumatique (IES, Horowitz, Wilner et Alvarez, 1979).

Les résultats de cette enquête mettent en évidence le fait que, près d’un an après les inondations, les personnes qui ont été inondées et celles qui ont été perturbées par les inondations sont significativement plus nombreuses à avoir des problèmes de santé mentale que celles qui n’ont pas été exposées aux inondations. En effet, comme présenté dans le tableau 1, les personnes exposées directement (les « inondés ») ou indirectement (les « perturbés ») aux inondations sont plus nombreuses à présenter des manifestations modérées à sévères de stress post-traumatique, mais aussi une détresse psychologique, un trouble anxieux tel qu’une phobie, un trouble obsessionnel compulsif ou un trouble de panique, ou encore un trouble de l’humeur comme la dépression, la bipolarité, la manie ou la dysthymie. Par le fait même, ces personnes sont plus nombreuses à être aux prises avec un trouble de santé mentale probable, défini ici comme un trouble de stress post-traumatique, un trouble de l’humeur ou un trouble d’anxiété probable, comparativement aux personnes qui n’ont pas été affectées par les inondations. En outre, les personnes qui ont été inondées ou perturbées par les inondations sont plus nombreuses que les personnes non exposées à estimer avoir une santé mentale passable ou mauvaise près d’un an après les inondations. Le tableau 2 met quant à lui en lumière une fréquence accrue des divers problèmes de santé mentale examinés dans le cadre de cette enquête chez les personnes inondées demeurant à Sainte-Marthe-sur-le-Lac relativement à celles demeurant dans les autres zones à l’étude.

Tableau 1 - État de santé mentale des répondants en fonction du niveau d’exposition aux inondations

  Inondés
(n=349)
Perturbés
(n=1230)
Non affectés
(n=1854)
Stress post-traumatique 44,1 % 14,6 % 3,0 %
Détresse psychologique 38,4 % 15,0 % 7,3 %
Trouble anxieux 20,3 % 11,3 % 7,2 %
Trouble de l'humeur 19,5 % 8,2 % 5,4 %
Trouble de santé mentale probable1 52,2 % 24,8 % 12,2 %
Santé mentale passable ou mauvaise 32,5 % 11,8 % 5,2 %

1 Présence d’au moins l’un des trois éléments suivants : manifestations modérées à sévères de stress post-traumatique, trouble anxieux ou trouble de l’humeur.

Tableau 2 - État de santé mentale des répondants en fonction du niveau d’exposition aux inondations et selon le lieu de résidence

  Sainte-Marthe-sur-le-Lac
(n=587)
Ailleurs au Québec
(n=2846)
  Inondés
(n=178)
Perturbés
(n=335)
Non affectés
(n=74)
Inondés
(n=171)
Perturbés
(n=895)
Non affectés
(n=1780)
Stress post-traumatique 48,9 % 16,1 % 4,1 % 39,2 % 14,0 % 3,0 %
Détresse psychologique 42,7 % 16,7 % 9,5 % 33,9 % 14,4 % 7,2 %
Trouble anxieux 22,0 % 11,2 % 9,5 % 18,9 % 11,5 % 7,2 %
Trouble de l'humeur 20,5 % 6,6 % 4,1 % 18,7 % 8,9 % 5,5 %
Trouble de santé mentale probable1 56,3 % 26,4 % 12,2 % 47,9 % 24,2 % 12,2 %
Santé mentale passable ou mauvaise 39,9 % 12,6 % 5,5 % 24,7 % 11,4 % 5,2 %

1 Présence d’au moins l’un des trois éléments suivants : manifestations modérées à sévères de stress post-traumatique, trouble anxieux ou trouble de l’humeur.

Outre le niveau d’exposition aux inondations, certains facteurs, classés en stresseurs primaires (pendant ou tout de suite après l’événement) ou secondaires (pendant la période de rétablissement post-événement), peuvent expliquer pourquoi certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres face aux inondations (voir tableau 3). Dans le cadre de l’enquête, les facteurs suivants, considérés comme étant des stresseurs primaires, ont été associés à davantage de troubles de santé mentale probables et à une perception de moins bonne santé mentale chez les sinistrés sondés, qu’il s’agisse de personnes inondées ou perturbées par les inondations.

Stresseurs primaires

  • Niveau d’exposition aux inondations (inondés, perturbés, non affectés)
  • Hauteur de la montée des eaux dans le domicile
  • Lourdeur des pertes matérielles

Ces stresseurs ont été observés chez un bon nombre de sinistrés, alors que 35 % ont rapporté une hauteur d’eau supérieure à 100 cm à leur domicile et le quart (25 %) ont connu des pertes matérielles s’élevant à plus de 50 000 $ en lien avec les inondations. La récurrence des inondations semble au contraire avoir eu un effet protecteur sur la santé mentale des individus. En effet, les personnes inondées en 2019 qui rapportent avoir été déjà inondées (résidence ou terrain) avant 2019 sont significativement moins nombreuses que celles qui ont été inondées uniquement en 2019 à manifester un trouble de santé mentale probable et à estimer avoir une santé mentale passable ou mauvaise.

Les données recueillies lors de l’enquête révèlent que certains stresseurs secondaires pourraient également influencer la santé psychologique des sinistrés dans les mois suivant les inondations.

Stresseurs secondaires

  • Soutien concret ou moral reçu jugé insuffisant
  • Soutien financier reçu insuffisant pour couvrir les pertes encourues
  • Assurances ne couvrant pas les inondations
  • Prêt bancaire pour faire face aux pertes encourues
  • Certaines pièces de la résidence toujours pas réutilisables normalement

Le manque de soutien de différentes natures (concret, moral ou financier) a été fréquemment rapporté par les sinistrés des inondations printanières de 2019 ayant participé à l’enquête. Parmi ceux-ci, environ le tiers (32 %) estime avoir reçu moins de soutien concret ou moral qu’espéré et près de 6 sur 10 (59 %) n’ont reçu que la moitié ou moins de la moitié du montant nécessaire pour faire face aux frais encourus. De plus, 47 % des personnes exposées aux inondations (inondées ou perturbées) rapportent que leurs assurances ne couvraient pas les inondations de 2019, 11 % ont du faire un prêt bancaire et 10 % ne peuvent toujours par réutiliser toutes leurs pièces dans leur résidence. Tous ces facteurs, qualifiés de stresseurs secondaires, sont des éléments à ne pas négliger pour favoriser la résilience et le rétablissement au long terme.

Le fait que plusieurs stresseurs primaires et secondaires aient été plus souvent rapportés par les sinistrés de Sainte-Marthe-sur-le-Lac que par les autres sinistrés sondés pourrait en partie expliquer la vulnérabilité accrue des citoyens de cette municipalité aux effets psychologiques des inondations de 2019. À titre d’exemple, 46 % des sinistrés demeurant dans cette municipalité ont déclaré avoir subi des pertes matérielles s’élevant à plus de 50 000 $ (contre 13 % dans les autres zones inondées), et 17 % ont dû faire un prêt bancaire pour faire face aux dommages encourus (contre 9 % dans les autres zones inondées).

Tableau 3 - Proportion des personnes présentant un trouble de santé mentale probable et estimant avoir une santé mentale passable ou mauvaise en fonction de différents facteurs

  Santé mentale passable ou mauvaise Trouble de santé mentale probable1
Stresseurs primaires
Hauteur des eaux
Aucune eau 7,6 % 16,6 %
Moins de 30 cm 18,8 % 40,9 %
30 à 100 cm 25,8 % 50,0 %
Plus de 100 cm 42,2 % 64,3 %
Résidence ou terrain inondé avant 2019
Jamais inondé 6,4 % 14,8 %
Inondé en 2019 et avant 2019 16,6 % 33,9 %
Inondé en 2019 seulement 28,9 % 45,0 %
Ampleur des pertes matérielles
Aucune perte 6,4 % 15,1 %
Moins de 25 000 $ 18,4 % 38,5 %
25 000 $ à 49 999 $ 31,4 % 52,9 %
50 000 $ et plus 48,0 % 60,1 %
Stresseurs secondaires (parmi les sinistrés)
Aide concrète ou morale reçue
Plus qu’espérée 19,2 % 40,3 %
Autant qu’espérée 22,0 % 41,0 %
Moins qu’espérée 36,6 % 55,2 %
Montant reçu pour faire face aux frais
La totalité ou la majorité des frais 18,2 % 34,2 %
Environ la moitié des frais 35,6 % 53,7 %
Moins que la moitié des frais 34,3 % 56,1 %
Assurances couvrant les inondations
Oui 15,6 % 28,0 %
Non 19,3 % 37,3 %
Prêt bancaire pour faire face aux frais
Non 18,3 % 35,0 %
Oui 46,7 % 59,0 %
Réutilisation normale de toutes les pièces de la résidence
Oui 13,5 % 27,4 %
Non 41,7 % 61,0 %

1 Présence d’au moins l’un des trois éléments suivants : manifestations modérées à sévères de stress post-traumatique, trouble anxieux ou trouble de l’humeur.

Cette enquête met en lumière les effets indésirables et durables des inondations sur la santé psychologique des personnes sinistrées, mais aussi chez celles qui ont été indirectement exposées. Les chercheurs d’une autre étude menée auprès de 2126 personnes un an après des inondations survenues en Angleterre (2013-2014) ont fait des constats similaires (Waite et al., 2017). Ces chercheurs ont démontré que les inondations ont eu des impacts significatifs sur la santé mentale des personnes directement exposées (trouble de stress post-traumatique : 36 %; anxiété : 28 %; dépression : 20 %) ainsi que chez celles qui ont été perturbées par les inondations sans avoir eu leur résidence inondée (trouble de stress post-traumatique : 15 %; anxiété : 11 %; dépression : 10 %). Tout comme dans la présente étude, ces chercheurs ont également soulevé l’effet particulièrement délétère d’une montée importante des eaux dans le domicile sur la santé psychologique des personnes sinistrées. La présente étude permet cependant de considérer les effets de plusieurs stresseurs, à la fois primaires et secondaires, sur un vaste éventail de mesures de la santé mentale, allant de la perception de l’état de santé mentale au stress post-traumatique.

Des impacts psychologiques plus importants chez les citoyens de Sainte-Marthe-sur-le-Lac peuvent s’expliquer par plusieurs éléments, tels que l’exposition intense et subite aux inondations et le fait que cette municipalité n’avait pas vécu d’inondations auparavant, ayant compromis le niveau de préparation de la communauté pour faire face aux événements printaniers de 2019. Il est également possible que la cause des inondations, perçue par plusieurs citoyens de Sainte-Marthe-sur-le-Lac comme étant un accident technologique lié à une erreur humaine plutôt qu’une catastrophe naturelle, ait contribué à alimenter le stress et la détresse. De plus, les pertes matérielles et financières importantes, ainsi que la perception d’un manque de soutien, ont rendu le rétablissement plus difficile pour un grand nombre de sinistrés, dans l’ensemble des zones inondées, mais de manière plus prononcée à Sainte-Marthe-sur-le-Lac.

En plus de souligner l’ampleur des effets observés des inondations printanières de 2019 sur la santé mentale de milliers de Québécois et de Québécoises, cette étude met de l’avant la nécessité de renforcer les différentes mesures sociales et économiques en contexte de rétablissement. Les constats issus de l’enquête suggèrent que de telles mesures, qu’il s’agisse de soutien concret, moral ou financier, permettraient de réduire les impacts psychologiques chez les citoyens qui deviennent malgré eux victimes d’une telle catastrophe et de soutenir la résilience individuelle et communautaire. Concrètement, ces mesures pourraient prendre la forme de mobilisation communautaire, d’aide psychologique par des professionnels et des membres de la communauté (ex. : premiers secours psychologiques), de programmes financiers améliorés, ainsi que d’accompagnement dans les démarches de reconstruction ou de relocalisation. En cette période critique de changements climatiques auxquels s’ajoute une pandémie, il est primordial plus que jamais que la société québécoise se dote de plans de rétablissement permettant de réduire les impacts sociosanitaires des catastrophes, en particulier sur le long terme.


[1] Un prochain article documentera pour sa part les impacts des inondations sur la santé physique des répondants.

Références

Fernandez A. Black J. Jones M. et al. (2015). Flooding and mental health: a systematic mapping review. Plos One. 10 (4): e0119929.

Horowitz, M., Wilner, N. et Alvarez, W. (1979). Impact of event scale: a measure of subjective stress. Psychosomatic Medicine, 41 (3), 209–218.

Institut national de santé publique du Québec. (2017). http://www.monclimatmasante.qc.ca/inondations.aspx. Consulté le 24 mai 2017.

Kessler, R. C., Andrews, G., Colpe, L. J. et al. (2002). Short screening scales to monitor population prevalence and trends in nonspecific psychological distress. Psychological Medicine, 32 (6), 959–976. doi:10.1017/S0033291702006074.

Gouvernement du Québec. (2014). Ministère de la Sécurité publique. Politique québécoise de sécurité civile 2014-2024. Vers une société québécoise plus résiliente aux catastrophes.

Waite, T. D., Chaintarli, K., Beck, C. R., Bone, A., Amlôt, R., Kovats, S., … et Oliver, I. (2017). The English national cohort study of flooding and health: cross-sectional analysis of mental health outcomes at year one. BMC public health17 (1), 129.

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