Et si l’on changeait nos habitudes alimentaires pour lutter contre les changements climatiques?

Par Mélanie Beaudoin 16 mars 2016 09:20:00

Crédits : www.photo-libre.fr

Selon un rapport de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture de 20141, « l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre (GES) des filières de l’élevage est estimé à 7,1 gigatonnes d’équivalent CO2 par an pour 2005, année de référence. Ces émissions représentent 14,5 % des émissions de GES d’origine humaine ». Les bovins à eux seuls représentent 65 % des émissions du secteur de l’élevage. L’impact de l’élevage sur les changements climatiques est donc important.

En janvier 2016, le Département de l’Agriculture (USDA) des États-Unis a lancé un nouveau guide alimentaire2. Les nouvelles recommandations visent entre autres à contrer l’épidémie d’obésité qui affecte les Américains, en indiquant aux gens de manger moins de sucre et moins de gras. Toutefois, le guide est silencieux quant à l’aspect écologique des choix alimentaires, notamment en ce qui concerne les émissions de GES, et demeure timide quant à la réduction de la consommation de viande. Quant à eux, les consommateurs sous-estiment souvent les impacts environnementaux de leurs choix en matière d’alimentation.

Au Canada, aucune nouvelle mouture du Guide alimentaire canadien n’a été publiée depuis 2007. Une pétition, en 2012, avait été lancée par une citoyenne, demandant de l’information sur les mesures prises par le gouvernement canadien pour sensibiliser la population à l’impact possible de l’élevage sur l’environnement. Les réponses des divers ministères impliqués ont été silencieuses quant aux effets environnementaux3. Le 1er mars dernier, un comité sénatorial, sur la base d’une enquête menée entre février 2014 et juin 2015, recommandait que le Guide alimentaire canadien soit révisé rapidement afin de contrer la problématique d’obésité4.

Comment convaincre les décideurs et les consommateurs de diminuer leur consommation de viande? Des éléments comme l’amélioration de la santé ou les effets sur le climat peuvent-ils avoir un impact? C’est ce que certains chercheurs ont tenté de savoir…

Bénéfices pour la santé

Une étude de 20145 a quantifié les effets sur la santé associés à l’adoption d’une diète à faible émission de GES. Selon cette étude, si la diète moyenne (au Royaume-Uni, dont on sait qu’ils aiment le rosbif) était optimisée afin de répondre aux recommandations de l’OMS, une réduction estimée de 17 % des émissions de GES en résulterait. Pour ce faire, la diète devrait contenir moins de viande rouge, de produits laitiers, d’œufs et de produits transformés, mais plus de céréales, de fruits et de légumes. Ce faisant, près de 7 millions d’années de vie perdues prématurément au Royaume-Uni seraient sauvées au cours des 30 prochaines années, et l’espérance de vie moyenne serait augmentée de 8 mois, d’après le modèle utilisé dans l’étude. Par contre, une diète qui réduirait de 40 % les émissions de GES verrait les effets bénéfiques sur la santé diminuer et l’acceptabilité sociale d’un tel type de diète serait également réduite. Ainsi, les auteurs concluent que la plupart de ces bénéfices peuvent être obtenus sans adopter de changement drastique à la diète actuelle.

Perception populaire

Un groupe de chercheurs6 s’est quant à lui penché sur la perception populaire de la réduction de consommation de viande et l’examen des valeurs culturelles et sociales associées à celle-ci. Le but de cette étude était d’explorer la connaissance du public sur l’impact environnemental de la nourriture et leur volonté de réduire leur consommation de viande. Douze groupes de discussion et quatre entretiens individuels ont été menés à partir d’un éventail de groupes socio-économiques qui vivent dans les milieux ruraux et urbains d’Écosse. La compréhension du public quant au lien qui existe entre l’alimentation, l’environnement et les changements climatiques, en mettant l’accent sur la viande, et les attitudes envers la réduction de la consommation de viande ont été explorées. Trois thèmes dominants ont émergé des discussions :

  • il y a un manque de connaissance quant au lien entre la consommation de viande et les changements climatiques,
  • il y a une perception selon laquelle la consommation personnelle de viande joue un rôle minime dans la lutte aux changements climatiques, les participants croyant notamment que d’autres activités humaines génèrent plus de GES, et
  • il y a une résistance à l’idée de réduire la consommation de viande personnelle.

En effet, concernant ce dernier point, pour plusieurs participants, la viande a toujours une place importante dans leur diète et elle est associée au plaisir. De plus, la viande a pour eux des valeurs sociales, personnelles et culturelles, qui peuvent représenter une barrière aux changements d’habitudes alimentaires. Par ailleurs, certaines personnes ont estimé ne pas avoir besoin de manger moins de viande, car ils avaient déjà réduit leur consommation ou qu’ils n’en mangeaient que de petites quantités.

Pour les auteurs, il est important de comprendre les défis que représente le changement d’habitudes alimentaires du point de vue de la perception de la population. L’étude a mis en évidence le rôle que joue la viande dans l’alimentation pour de nombreuses personnes, au-delà des besoins nutritionnels. Ainsi, dans le développement de futures recommandations nutritionnelles visant l’atteinte d’habitudes alimentaires saines et durables, les valeurs culturelles, sociales et personnelles entourant la consommation de viande doivent être prises en compte, selon ces chercheurs.

Facteurs de motivation

Finalement, une équipe des Pays-Bas7 a exploré la façon dont un changement des habitudes alimentaires pourrait favoriser la transition vers une société décarbonisée visant une atténuation des changements climatiques. L’étude a mis en évidence le rôle des facteurs de motivation, la lutte aux changements climatiques n’étant pas l’objectif premier des consommateurs dans leurs choix alimentaires. Les consommateurs interrogés (un groupe d’Américains et un groupe de Hollandais) devaient évaluer chacune des options selon, premièrement, leur perception de l’efficacité de cette option pour atténuer l’impact des changements climatiques et, deuxièmement, leur volonté à l’adopter. Les options d’atténuation des changements climatiques suivantes, en lien avec l’alimentation, étaient évaluées :

  • réduction de la consommation de viande;
  • achat local et de saison;
  • achat d’aliments biologiques8.

Ces options ont été comparées avec des options de réduction de la consommation d’énergie (réduction de la consommation d’énergie à la maison, installation de panneaux solaires et réduction de la conduite automobile).

Selon cette étude, seulement 12 % des Hollandais et 6 % des Américains interrogés croyaient à l’efficacité de la diminution de la consommation de viande sur les changements climatiques. Les auteurs ont conclu que la communication de l’information représente un défi.

La recherche a souligné plusieurs éléments de motivation des consommateurs favorisant un changement de diète, lesquels doivent être bien compris par les experts du climat et les décideurs politiques. Selon les informations obtenues par cette étude, il a été déterminé que la croyance en une cause anthropique du changement climatique et l’importance personnelle qu’on accorde à cette problématique n’avaient pas d’impact direct sur la volonté des gens à changer leurs habitudes alimentaires. La connaissance et la préoccupation à l’égard des changements climatiques sont donc requises, mais non suffisantes.

Selon les données de l’étude, les facteurs de motivation pour l’adoption de nouvelles habitudes alimentaires seraient plutôt liés à la consommation dite « verte ». En effet, les consommateurs qui étaient plus enclins à manifester leur volonté de réduire leur conduite automobile sont aussi ceux qui manifestaient une volonté de manger moins de viande. Des politiques relatives à la réduction de la consommation d’énergie peuvent aussi avoir un effet d’entraînement sur les questions de l’alimentation et des changements climatiques, tout comme des politiques d’étiquetage de l’empreinte carbone des aliments. Cette approche, font toutefois remarquer les auteurs, ne peut fonctionner que si les consommateurs reconnaissent, comprennent et accordent de l’importance aux informations sur l’empreinte carbone, et s’ils ont l’opportunité de changer de produits. Encore une fois, toute la question de la sensibilisation et de l’information du public ressort de cette étude.

Conclusion

Après son visionnement du documentaire Cowspiracy, Laure Waridel, notamment auteure de L’envers de l’assiette, a conclu que « le méthane contribue davantage aux changements climatiques que le carbone, de l’ordre de 34 pour 1, c’est vrai. Mais il y a un attachement identitaire et culturel à la viande. Si tu arrives avec un discours végétalien, les gens fuient en courant. C’est une menace à leur plaisir. C’est clair que l’humanité doit réduire sa consommation de viande9. » Pour réussir à opérer des changements durables sur l’alimentation, des efforts importants de sensibilisation devront être effectués. Ces efforts seront bénéfiques, autant pour l’environnement que pour la santé humaine. Mais il restera aussi à convaincre les lobbys économiques qui pourraient en souffrir, comme l’a montré leur réaction publique récente à la suite d’une recommandation de l’OMS de diminuer les charcuteries et la viande rouge dans l’alimentation, car on y trouve des produits cancérigènes!10

Références :

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